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L’école peut générer ses propres anticorps contre le harcèlement
Article mis en ligne le 5 décembre 2025

par Michel Simonis

Charles PEPINSTER : "Je l’ai expérimenté dans l’école que j’ai créée : quand une culture de paix, de liberté, d’entraide dans tous les apprentissages est intensément vécue, c’est le groupe des élèves lui-même qui s’autorégule."

Une opinion de Charles Pepinster, du Groupe Belge d’Éducation Nouvelle, publiée dans La Libre le 05-12-2025

Un sujet titille ma petite cervelle, me tarabuste même : le rapport entre le degré de violence institutionnelle dans une école et le taux de harcèlement y constaté. Ma conviction est faite puisque j’ai initié, il y a 33 ans, une école publique belge (communale à Buzet-Floreffe) où le harcèlement est quasi inexistant : l’école est non violente car sans notes, donc sans bulletins habituels, sans punitions, sans redoublements, sans dénonciations aux parents (sauf cas exceptionnels), mais avec des activités de recherche créatives et solidaires en groupes souvent hétérogènes, des devoirs au choix non obligatoires à partager le lendemain pour instruire les autres, l’usage du portfolio, du théâtre, de la musique, de la classe du dehors, etc. Bref, une école surtout culturelle, largement déscolarisée.

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Quand cette culture de paix, de liberté, d’entraide dans tous les apprentissages a été intensément vécue, c’est le groupe des élèves lui-même qui s’est autorégulé, qui a éteint les conflits naissants, qui a largement empêché un harcèlement de se développer : il a produit les anticorps à la violence car il a intégré profondément la notion de solidarité. Là, pas de règlement, un seul impératif : l’entraide.

Une école immune

Une classe, une école sont des corps vivants, donc exposés, comme le corps humain, à des désagréments. L’oncologie et la pédagogie semblent se rejoindre par le remède appelé l’immunothérapie. Comme le cancer est entravé par les anticorps qu’on lui donne et par l’autodéfense qu’il s’est construite, le harcèlement scolaire est enrayé par une autoprotection du groupe qui se structure pour devenir immune. Cependant, si la médecine injecte un produit largement salvateur, la pédagogie doit recourir à la persuasion lente, à commencer par celle des professeurs. Ceux-ci sont d’anciens élèves, donc imbibés de violence scolaire banale comme la notation arbitraire, les punitions sans recours (le fait du prince), les redoublements qui arrachent, les tâches à domicile qui harassent. Sans un intense travail sur soi – en référence au "Connais-toi toi-même" de Socrate – le professeur reproduit ce qu’il a vécu comme élève, inconsciemment.

J’ai inspecté les écoles pendant dix-huit ans et dans l’une d’elles, j’ai constaté dans chacune des douze classes, qu’il y avait ce que les enseignants appelaient le banc d’infamie.

Dans ce climat, bien des enseignants stigmatisent publiquement tel ou tel élève soit en le valorisant, soit en l’humiliant… ce que les autres élèves perçoivent. Dès lors, le fort en thème et le cancre ou le rebelle sont-ils des cibles désignées pour les harceleurs contrariant ou épaulant l’autorité. Il arrive même souvent que des professeurs prennent certains élèves en grippe, ouvertement maltraitants à leur tour. Au lieu donc de combattre le tourment, ces gens-là l’augmentent, ils mériteraient un blâme. Ainsi l’institutrice de ma belle-fille, grossophobe avant l’heure, qualifiant la gamine de gros plat de nouilles fumantes.

De plus, les témoins d’un harcèlement, les condisciples de la victime, n’interviennent que rarement pour défendre leur malheureux compagnon ; ils vivent dans un milieu si habituellement concurrentiel qu’ils ne pensent pas à leur devoir d’assistance à personne en danger. Ils font même parfois chorus avec le tracassier.

J’ai inspecté les écoles pendant dix-huit ans et dans l’une d’elles, j’ai constaté dans chacune des douze classes, qu’il y avait ce que les enseignants appelaient le banc d’infamie. J’ai souvent pris place à côté de l’exclu et j’ai été surpris d’entendre le paria avouer sa culpabilité. Il se disait aussi rejeté par les autres.
Emmanuel Mounier (1905 – 1950) philosophe personnaliste français, disait que le monde des éducateurs était envahi de sadiques légers. Il aurait pu ajouter que la majorité des professionnels de l’éducation sont des braves gens et regretter que quelques brebis galeuses entachent la réputation de l’ensemble. Se pourrait-il qu’un jour les profs cruels soient harcelés à leur tour par leurs collègues afin qu’ils cessent leurs turpitudes ?

Au-delà de l’école

Les réseaux sociaux prennent le relais du harcèlement dont l’école est le terreau puisque c’est là que se tissent les premiers liens sociaux ; donc si ce fléau est annulé par une action longue du corps professoral imprégné de non-violence institutionnelle et de solidarité, le cyber harcèlement tombera en désuétude. Faute de substrat, la plante invasive se meurt. D’autres lieux de socialisation comme les clubs sportifs, les académies, les mouvements de jeunesse, les colonies de vacances requièrent également la vigilance des éducateurs.

Comme le cancérologue utilise, outre l’immunothérapie, la chimio, les rayons voire la chirurgie, l’entourage éducatif du harcelé prodigue les soins de spécialistes, psychologues et autres médecins de l’âme. Un changement d’école est parfois nécessaire et même une action judiciaire peut être requise pour punir et dissuader les persécuteurs. Des campagnes de sensibilisation à la détresse des tourmentés et aux mesures de prévention peuvent se montrer utiles car certains cas sont extrêmes. Ainsi, la petite-fille de mon frère, adolescente, sans doute harcelée, s’est suicidée sans aucun signe précurseur ; aucune enquête n’a été diligentée pour expliquer le drame Je ne puis m’empêcher de penser que si ma chère Perrine avait baigné dans la douceur d’une sollicitude développée par ses condisciples à l’instigation de ses professeurs, elle serait restée pour nous tous ce rayon de lumière.
Une école immune, gage de non-harcèlement, est possible partout car tous les éducateurs sont capables de construire un monde fraternel.

Contacts : pepinstercharles@yahoo.be (Sites web : gben.be et panote.be)