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Un poing de côté
Texte retrouvé par Dominique Godet
Article mis en ligne le 18 février 2015
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Qu’est-ce que nous faisions là, entassés sur les planches, dans cette pièce décorée d’équerres, de compas géants, de momies cadavériques, de livres abîmés ? Qui retenions-nous prisonnier ? Celui qui tournait en rond sur son estrade, qui allait et venait en serrant dans ses doigts un morceau de craie blanche avec laquelle il traçait, au tableau vert, des signes cabalistiques. Quelque fois, il lançait à la tête d’un trop grand, d’un trop endormi dans le fond de la classe, d’un trop la tête tournée vers la fenêtre, une éponge puant l’eau stagnante. D’ici on ne s’évade pas, même avec les yeux. Et quand malgré tout on y arrive, il y a toujours une éponge mouillée prête à vous atteindre :

  • Votre niveau scolaire, c’est quoi au juste ?
  • Tu as fait quoi, toi ?

Pourquoi ne pas le libérer, ce lanceur d’éponge, qu’il cesse de nous parler, de s’ennuyer lui aussi. Avec nous, il sortait trois fois par jour mais il ne courait pas, ne sautait pas en l’air ni ne tapait dans un ballon. Qu’avait-il fait pour être puni à ce point ? Quelles fautes ? Bien plus tard nous comprimes que c’était un professeur, un enseignant, un instituteur.

Nous, nous sommes les élèves. C’est un joli mot. Mais pourquoi nous placer si bas, avec un nom si haut ? Pourquoi ne pas écouter les histoires folles qui se racontent dans la cour, lorsqu’ enfin on peut sortir. Et surtout, pourquoi rétribuer notre curiosité, notre mémoire de la matière par des chiffres. Chiffrer c’est mesurer, mesurer c’est comparer. Et voilà ! La course commence là, exactement là, avec la première sentence. De son bâton de pèlerin de la connaissance, le donneur de points, l’Abraham du Savoir, va séparer les eaux et déambuler tranquillement au milieu d’elles, jonglant merveilleusement avec les quatre opérations arithmétiques : multiplier peu, additionner le moins possible, soustraire tant et surtout diviser en trois lots : paradis, purgatoire, enfer.

Les chiffres aussi sont cotés.

Dix appelle l’admiration et est suivi d’un - Très très bien !, appuyé d’un sourire replet de satisfaction. On croit rêver et on rêve, vraiment. Après c’est le sommeil, on peut se reposer l’âme sereine des devoirs accomplis. Parents ou enseignant captent le dix comme un blanc-seing, un aller simple pour la tranquillité des ménages et le bonheur des méninges.

Neuf aussi, mais il y a sur la bouche de l’instituteur la grimace de Christophe Colomb apprenant qu’il a loupé l’Amérique.

Huit suggère la carriole légère tirée par un cheval frais dans les allées ombragées d’une Toscane ensoleillée.

A sept, c’est différent et le ton se durcit, les traits du visage ne peuvent plus se laisser aller, il faut de la fermeté, dans les yeux, la voix, le geste. Sept est un chiffre magique et c’est ce qui le sauve car enfin, sept, ce n’est pas huit ! A la rigueur, sept et demi, soit. Sept est un candélabre sur lequel les bougies allumées ont la flamme vacillante ; un souffle de découragement éteint l’une d’elles et nous voilà à six.

Six est un chiffre qui provoque une longue inspiration suivie d’une expiration bruyante, ce qui veut dire chez l’adulte - Que vais-je faire de toi mon petit, de toi qui ne fais que des six. Prouve-t-on quelque chose avec six ? Six est-il malin ? Six peut-il trouver du travail ? Six peut-il devenir grand et célèbre et riche ? Non, non et non ! Six sera discret et obéissant, six sera soumis et n’exigera pas le bonheur parce qu’il sait qu’il ne le mérite pas. Six prendra la joie comme de l’usurpation. Six sait qu’en dessous de lui il y a cinq, et que cinq est pire que tout.

Cinq c’est le verre toujours à moitié vide, jamais à moitié plein. Cinq c’est ne plus oser jouer à pile ou face, cinq, c’est jamais, c’est nulle part. Cinq, c’est lancé aux yeux comme du sable. Cinq, l’adulte n’expire même plus, il ne soupire pas. La résignation passe sur son front comme un brouillard d’octobre.

Quatre, trois, deux et un, n’en parlons même pas. Dans la classe soudain énorme, on va chercher ses points sur l’estrade comme à la boxe. On esquive, on se tient sur sa garde, on parade, on évite le K.O. Mais on sait qu’on sera disqualifié. Trop lourd, trop léger, pas dans la bonne catégorie, pas du bon côté. Pas bien né, en fait.

Ce texte est extrait de Une machine de rouge , écrit par Daniel ADAM et paru aux Editions Vista, Bruxelles, 2002.


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